Pour comprendre ce qu’est Saint-Cyr, écoutez Olivier Brisset

par Adrian H. Brown - 3 juin 2019 - Catégorie : Culture, Défense

La deuxième édition du Concours de l’éloquence du grand prix Clémenceau s’est achevée en mai 2019, avec la victoire d’un jeune saint-cyrien. Ce dernier reconduit la performance de l’édition précédente, également remportée par saint-Cyr, et son allocution fait le tour de France sur la toile. Derrière cette victoire, la longue tradition de l’école d’officiers se cache, entre maîtrise du langage et de la pensée.

Le concours d’éloquence du grand prix Clémenceau propose à des jeunes hommes et femmes issus des grandes écoles, civiles et militaires, de présenter leur exégèse d’une phrase tirée de la riche panoplie des citations spirituelles, souvent chargées de sens, de Georges Clémenceau. Le concours d’éloquence invite 6 écoles à présenter leur champion: Ecole navale, Sciences-Po, Polytechnique, saint-Cyr, Ecole de l’air et HEC. L’édition 2019 fut marquée, le 13 mai, par la victoire du lieutenant Olivier Brisset, du 2ème bataillon (2ème année) de l’école spéciale militaire de saint-Cyr, s’exprimant sur la phrase du Tigre: « On peut pardonner à son assassin, mais souffrir d’une humiliation, jamais ! » Tour à tour, le jeune officier aborde la question de l’offense, du pardon, de la colère, des options face à l’injustice, et de l’élévation face à celle-ci, nationale ou personnelle. Le style est direct, la diction est exacte et la structure intellectuelle est palpable. Mais les éléments factuels sont mêlés à ceux du style, la démonstration se fait humoristique, théâtrale et alléchante. A trop vouloir être exact, on vide son texte de saveur. Or, le jeune officier sait qu’il ne s’agit pas ici d’avoir raison, d’être irréfutable, mais bien d’emporter, de susciter l’adhésion et que jamais le parterre n’ait envie de le quitter des yeux et des oreilles. Pour cela, il faut séduire, surprendre, semer le trouble puis proposer une voie. Lorsque le rythme ralentit, il choque l’auditoire d’un gros mot. Après une citation rageuse, il conclut sotto voce. Et fort de son grand uniforme rutilant, il admet ses faiblesses. La recette prend: pas un seul regard dans l’auditoire ne se dessoude, les sms urgents attendront. Sous les tonnerres d’applaudissement de la grande salle des Invalides, il reçoit le Grand Prix Clémenceau, confortant ainsi la place de saint-Cyr, après la victoire de son école l’année précédente, déjà. Un heureux hasard pour saint-Cyr, ce doublé?

Pas du tout, si l’on en croit l’histoire de France. Saint-Cyr représente aujourd’hui l’unique école d’officier pour l’armée de terre, dans le domaine du recrutement direct (c’est à dire en début de carrière, après une prépa ou un diplôme universitaire), et la majorité sont scientifiques. A l’issue de saint-Cyr, les jeunes officiers seront ventilés dans leurs spécialités respectives: logistique, infanterie, artillerie, génie, etc. Quant à Polytechnique, bien qu’ayant conservé son statut militaire, l’école n’envoie guère plus d’officiers à l’armée. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. A l’origine des deux écoles (toutes deux nées peu après la révolution française), le système était simple et équilibré: saint-Cyr fournissait les officiers d’infanterie, et Polytechnique les artilleurs. Et, pour s’approvisionner, la première école recrutait principalement des élèves ayant étudié les matières littéraires, quand la seconde appelait des scientifiques. Or, il y a là une parfaite logique: un artilleur doit savoir calculer une courbe d’artillerie, sans quoi il risque d’arroser ses camarades – ce qui, paraît-il, nuit autant à la camaraderie qu’au classement. Rien de surprenant donc à ce qu’on l’on appelle des mathématiciens à ce métier. Mais quel est alors la tâche militaire du fantassin? La bataille de Verdun l’illustre: des mois de combats sanglants, sans aucune avancée tactique significative. Le travail de l’officier est de galvaniser, encourager et énergiser le soldat, afin qu’il sorte de sa tranchée et combatte. Le soldat répondra forcément: “À quoi bon? Des mois que nous nous faisons tailler en pièces, pour quelques mètres de terre?”. Même l’arme de poing et les cris de l’officier seront bien stériles: qu’est-ce que ça change donc pour le poilu, qu’il soit abattu dans sa tranchée ou à trois mètres, par une balle française ou allemande? Le soldat dira que c’est vain et, de bien des manières, il aura raison. Qui d’autre qu’un officier qui maîtrise le langage et la pensée, qui sait parler et faire bouillir, donner du sens et faire marcher, pourrait recevoir cette mission impossible? Sans cette capacité à séduire, à convaincre, à transcender, comment faire commettre au soldat cette folie qu’on appelle “mourir pour les siens”, et qui fait la gloire de la France?

L’art du langage est copieusement malmené, et ce depuis longtemps. La légende persiste, dans les lycées, qu’on choisit les lettres quand on est trop mauvais en mathématiques. Un baccalauréat sera décerné “temps qu’on comprends ce que l’élève voulais dire”. Ce désamour des lettres continue aujourd’hui à faire ses ravages silencieux. Pourtant, le langage n’est-il pas à la base de toutes nos autres activités humaines? Ne sert-il pas à vendre, à aimer, à diriger, à séduire, à se défendre et à éduquer? Quelle que soit la matière choisie par un élève, elle devrait toujours être précédée d’une maîtrise parfaite du langage. Car, aussi bon mathématicien ou vétérinaire soit-il, il ne sera jamais crédible sans une bonne élocution. Cette erreur générationnelle d’avoir laissé de côté le langage et les sciences humaines se paie comptant, par les jeunes générations, et commence à être identifié par les universitaires comme un facteur social discriminant, subtil mais puissant. En quelques phrases à peine, un jeune se sera instantanément disqualifié pour la promotion qu’il désire, s’il ne maîtrise pas son expression. Pire encore: on ne le lui dira pas.

Rien de surprenant, donc, que saint-Cyr gagne une fois encore le prix de l’éloquence. Derrière l’uniforme, il y a 217 années d’amour des lettres, de l’histoire, des sciences humaines, qui faisaient dire à Charles de Gaulle “la véritable école du commandement est donc la culture générale”. Pour manager dans le quotidien, faire adhérer à ce qui est adhésif et pousser dans la descente, aucun besoin de génie. Mais pour faire le nécessaire-mais-difficile, pour faire “bouger les choses”, pour surmonter les adversités, le monde aura toujours besoin d’Olivier Brisset, et ses quelques congénères. Espérons qu’ils ne soient pas tous éteints.

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