Tanguy Dionis du Séjour, son nouveau défi après Dei Amoris Cantore Focalisation – Interview

par Hegemon - 21 mars 2019 - Catégorie : Culture - Tags : Art, Éducation, Musique, Scolarité

Après son succès, Tanguy Dionis du Séjour entreprend à nouveau un nouveau défi, et se met au service d’un des grands pôles d’excellence musicale de France.

Tanguy Dionis du Séjour, vous avez pris récemment la direction artistique d’une des plus anciennes et prestigieuses écoles de France, la manécanterie des petits chanteurs à la Croix de bois. Comment cette opportunité vous est-elle venue, et pourquoi avoir relevé le défi ?

C’est effectivement une opportunité qui m’est apparue très soudainement : Vincent Bruggeman m’a contacté, je me souviens avoir commencé par refuser, n’ayant pas prévu ce type d’engagement. Et puis, réfléchissant, j’ai réalisé qu’il y avait peut-être de la Providence dessous. Je me suis rendu sur place, pour voir. J’ai rencontré les différents protagonistes ; j’ai senti une résonance avec ce que je portais, qu’il était possible de faire quelque chose ensemble, qu’il y avait du potentiel.

Vous vous êtes fait connaître du grand public via le groupe dont vous êtes fondateur , DAC (trois albums, des dizaines de milliers de disques vendus, plusieurs dizaines de concerts, dont à l’Olympia), que tirez-vous de cette expérience ?

J’en retire une certaine maturité musicale : confronter régulièrement son style, sa « patte », au jugement du grand public, permet de conforter ce que l’on porte et de l’améliorer bien humblement. J’en retire une certaine maturité liturgique aussi : j’ai beaucoup lu le magistère, avec passion. A notre époque marquée par l’émotionnel, la musique a vite fait de piloter le liturgique, l’entraînant dans des pentes sensibles ne correspondant pas à l’esprit. Il y a des « ficelles » musicales qui font que « ça » fonctionne. Même si aucune musique ne sera jamais parfaite, il faut toujours contenir l’émotionnel dans sa juste mesure, et faire passer devant l’exigence de l’esprit. C’est la condition pour rester un serviteur.

Avez-vous déjà pris vos marques dans ce nouveau rôle de directeur artistique des PCCB? Savez-vous dans quelle direction vous voulez emmener la chorale ?

Le travail à fournir est ajusté à l’ancienneté de l’institution, il est ajusté aussi au défi du monde contemporain : bref, il est grand !

Il y a toute une histoire vieille de 111 ans qu’il convient en premier lieu de respecter, très humblement. Il y a ensuite le monde qui a bien changé en 111 ans et qu’il faut tenter de toujours mieux comprendre. Et enfin il y a cette institution des PCCB, à conjuguer avec son passé et son avenir. Dans tout cela, est-ce que j’ai pris mes marques ? Je dirais que je chaque jour me fait davantage entrer dans cette sorte de maison gorgée de souvenirs et d’enseignements qu’est la Manécanterie, et je n’en suis qu’aux premières pièces. Pour autant, je pense avoir vu suffisamment pour en avoir ressenti l’essence particulière, et pour entrevoir assez bien le cap à suivre.

Ce cap est résolument tourné vers un enracinement dans l’ADN des PCCB : mettre Dieu à la première place ; le servir humblement et joyeusement par le chant, qui doit être toujours plus digne de Lui ; grandir ainsi, à l’ombre de ce magnifique étendard. L’enjeu est donc toujours le même. Les modalités s’ajustent à l’époque, car les clochers sont moins qu’avant les épicentres de la société : la conscience du sacré s’est estompée dans les nouveaux paysages du monde. Il faut s’aventurer plus loin, prendre davantage de risques, tenter de comprendre et de rejoindre les nouveaux paradigmes, tout en prenant soin de préserver la grande cohérence qui tient l’ensemble. Ca n’est pas évident, c’est un défi de chaque instant, mais il vaut la peine : le monde a tellement soif !

Vous avez vendu 35 000 exemplaires de votre album, et produit vos concerts à l’Olympia, du jamais-vu pour un répertoire religieux. Vos ambitions pour les petits chanteurs sont-elles toujours aussi élevées ?

Mon ambition est d’abord subordonnée à une croyance profonde. Comme je le disais précédemment, la Providence me semble bien engagée dans ma rencontre avec les PCCB ; au-delà de mon labeur et de mes ambitions, c’est donc d’abord Elle qui guide. L’aventure des PCCB appartient d’abord au monde spirituel ; les vertus à déployer sont d’abord la prière et la confiance.

Ceci étant, la Providence n’agit pas seule et réclame une part significative de labeur, et elle est très importante : il y a peu de répit. L’action au quotidien est tendue vers les potentialités, et pressée aussi par le sens du devoir : en acceptant de reprendre un si vieux flambeau, j’accepte tacitement de faire mon possible pour être digne des espoirs légitimes qui l’entourent.

In fine, dans ce paysage spirituo-humain, j’entrevois de belles choses : si nous arrivons à mettre en place les efforts nécessaires, alors il n’y a aucune raison de ne pas être ambitieux.

L’aumônier des Dei Amoris Cantores, Frère Gaétan, parlait “d’évangéliser par la beauté et de réchauffer les cœurs des croyants”. Cette double ambition est-elle toujours au goût du jour?

Je crois qu’aucun message ne peut franchir les portes du cœur s’il n’est pas beau. La beauté est le rayonnement extérieur de la vérité. En grec, le même mot kalosagathos réunit l’idée du beau et du bon. Le beau, le bon et le vrai ne sont authentiques que s’ils sont corrélatifs : la véritable beauté est ainsi celle qui conduit à la bonté et à la vérité.

Le très haut message de l’évangélisation ne pourra donc jamais être purement théorique ou dogmatique ; il devra toujours avoir son vêtement sensible, son épaisseur charnelle, qui viendra faire résonner notre humanité et ouvrira le chemin vers le cœur.

Ce message n’est pas l’apanage des croyants : tout homme a au fond du cœur la nostalgie du monde perdu ; tout homme se surprend à aspirer au règne de la beauté, de la bonté et de la vérité.

Aujourd’hui, vous ne dirigez plus des voix d’adultes, mais d’enfants. Qu’est-ce que cela change ?

Je me retrouve dans le monde de l’enfance, une enfance qui diffère déjà beaucoup de la mienne ; le monde a tellement changé. Mais la soif est toujours éternellement présente.

Ce qui change, c’est d’abord tout ce monde de l’enfance à apprivoiser et à encadrer, en gros l’éducation. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une simple composante supplémentaire par rapport au monde des adultes : mais elle est essentielle. La possibilité et la qualité de n’importe quel projet collectif dépendent de ce cadre commun de bonnes habitudes et de règles, qui nous permet d’être et de construire ensemble. A mon arrivée à la Manécanterie, c’est le point qui a d’emblée focalisé toute mon attention et mon énergie.

Il y a ensuite les vitesses d’apprentissage, les capacités de restitution qui ne sont pas les mêmes, à cause d’une maturité moindre, et c’est normal.

Mais il y a aussi des ressemblances, comme cette attraction universelle pour la musique ; ces regards qui s’allument quand apparaît dans l’harmonie une beauté soudaine…

Enfin, les enfants ont un rapport aigu à la justice et à l’exemplarité. Ils ont à ce titre une grande attente et nous obligent à être éducateur : nous les faisons grandir, mais c’est réciproque.

Tout le monde connaît la manécanterie pour sa musique. Mais n’est-elle que cela?

Non bien sûr. La musique n’est même pas première. Mais l’art est si attirant qu’il a tendance à tout éclipser, même la cause qu’il est sensé servir. La manécanterie est au service du sacré, et il est important de le rappeler pour que la musique soit ordonnée au sacrée qui dit Dieu ; sinon inévitablement, elle se mettra au service de l’homme et de ses aspirations terrestres. Ce chœur d’enfants, revêtus de l’aube et de la croix, doit par son chant, ouvrir une porte sur le Ciel.

Que diriez-vous aux jeunes garçons qui réfléchissent à l’idée de rejoindre ?

Je recherche de jeunes garçons qui souhaitent profondément s’engager, car rien ne se crée vraiment s’il n’y a pas d’engagement véritable ; un engagement orienté vers la vie forte et enthousiasmante, si débordante de possibilités et de petits miracles. Nous avons dans nos rangs des garçons qui fusent vers un ballon dès que tinte la cloche de la récréation ; d’autres qui se précipitent vers un gros roman… à chaque fois, il y a ce goût profond de découvrir, de ressentir, d’être… Je veux des garçons profondément vivants.

La manécanterie, c’est plus d’un siècle d’histoire, liée à celle de France. Comment un ancien consultant en management allie-t-il respect de traditions et modernité ? Ou authenticité et performance ?

Je crois qu’il faut retrouver suffisamment de profondeur dans notre agir collectif pour ne plus opposer ces termes. La tradition, en ce qu’elle contient la sagesse de nos pères, correspond aux racines nécessaires pour déployer les talents reçus pour aujourd’hui. En ce sens, tout véritable progrès ne pousse que sur le vieil arbre de la tradition.

C’est sur ce vieil arbre aux feuilles verdoyantes que passé et futur s’harmonisent, que les opposés apparents se conjuguent. Au cours de mes diverses expériences, j’ai pu maintes fois vérifier qu’une réelle performance ne pouvait exister sans authenticité. L’authenticité, même si elle se trouve malmenée, finit toujours par percer et traverse les époques ; la mode passe.

Dieu se cache-t-il, quelque part dans le business plan?

La vertu d’un business plan, c’est de rendre possible une belle idée.

Sa faiblesse, c’est de pouvoir rendre possible… une idée moins constructive. On utilise malheureusement aujourd’hui de façon frénétique les ressorts marketing et communication, ficelés dans de jolis business-plans… qui conduisent à des réussites économiques, parfois au détriment de la dignité humaine. Notre monde contemporain, matérialiste et individualiste, en fourmille d’exemples.

Dieu se cache dans les cœurs. Le cœur connaît le chemin – d’amour ! – qui mène l’humanité vers une véritable amélioration, qui mène l’humanité vers Dieu. Ce chemin, dans sa concrétisation, passe par la mise en relation d’hommes et de compétences, décrit dans ce qu’on appelle un business plan. Le défi est moins je pense de maîtriser l’art du business plan – il a pris trop de place, et davantage de retrouver ce chemin du cœur, collectivement.

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isabelle weinachter

il y a 2 mois

Merci pour ces belles paroles. Je partage pleinement ce que vous dîtes . j’ai eu la joie d’accompagner les PCCB lors de leurs années à Paris 2007-2011, dans l’animation pastorale. Il est important de replacer Dieu à la première place . Je continue à les porter dans la prière . Je ne les oublie pas . Bonne continuation!

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